Infrastructure

L'Algérie est riche mais pas rassurée
2014-04-15 Le Point

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Les immenses chantiers lancés ici et là n'ont pas réussi à calmer l'angoisse de la fin progressive des ressources en hydrocarbures.

"L'Algérie a réalisé plus d'infrastructures en dix ans, entre 2003 et 2013, qu'en quarante ans, entre 1962 et 2002." Il ne s'agit pas là d'un slogan de la campagne électorale en cours, mais d'une enquête publiée en novembre 2013 par l'Office national de la statistique sur le niveau de vie des ménages. Elle est venue confirmer ce que les nouveaux paysages urbains laissaient deviner : logements, barrages, usines de dessalement d'eau de mer, routes, autoroutes, générateurs électriques, métro, tramways, équipements publics divers..., l'Algérie est devenue un immense chantier. "Les Algériens vivent mieux qu'il y a quinze ans, leurs dépenses ont été multipliées par 2,9 de 2000 à 2011", souligne l'enquête. Plusieurs raisons expliquent cette amélioration du niveau de vie. La première est la diminution du chômage, qui a reculé de près de 20 points en onze ans pour passer officiellement sous la barre des 10 %. La deuxième est l'accroissement de l'urbanisation : 69 % des Algériens vivaient en ville en 2013 contre 58 % en 2000. Troisième raison : la réduction des inégalités sociales en une décennie grâce à la hausse des salaires de la fonction publique et des transferts sociaux (28 % du PIB en 2012), selon l'enquête.

Le niveau de vie s'est globalement amélioré

Cette amélioration du niveau de vie de l'Algérien moyen est visible dans les rues : en 2012, les Algériens ont acheté 443 000 voitures neuves, plus que les Polonais et les Portugais réunis. Et en février dernier, le Touring Club d'Algérie, un tour opérateur qui relève de l'État, a acheté 2 500 séjours au Brésil pour la Coupe du monde de football où "les Verts" (l'équipe algérienne des Fennecs) sont qualifiés. À 4 000 euros le forfait le moins cher, TCA redoutait de ne pas les écouler. Ils ont été vendus en dix jours. "Le rebond de la natalité en 2013, avec + 7,5 % de naissances sur 2012, est très probablement une autre conséquence du mieux vivre, mais aussi de l'accès plus facile au logement qui explique que l'âge moyen du mariage des jeunes femmes soit repassé sous la barre des 30 ans", souligne le sociologue Saïd Derrache. Cette performance algérienne est surtout et avant tout due à la manne pétrolière et à la hausse du prix du brut depuis près de dix ans. 550 milliards de dollars tirés du pétrole et du gaz ont été engrangés ces quinze dernières années. Rien d'étonnant à ce que Abdelmalek Sellal, ancien Premier ministre et actuel directeur de campagne d'Abdelaziz Bouteflika, insiste, dans tous ses meetings, sur les "réalisations économiques" du président malade.

Pallier une éventuelle baisse de livraison russe ne peut pas être promis

Pourtant, les Algériens perçoivent confusément que ce tableau idyllique "de la décennie du grand rattrapage" cache un arrière-plan précaire. Le miracle énergétique ne sera pas éternel. Lors de son récent passage à Alger les 2 et 3 avril, John Kerry, le Secrétaire d'État américain, aurait souhaité que l'Algérie lui promette de pallier une éventuelle baisse des livraisons de gaz russe en Europe dans les mois prochains. "Pas un de ses interlocuteurs algériens n'a pu le lui promettre devant une caméra", raconte un ancien responsable de la Sonatrach, la grande compagnie pétrolière du pays. C'est la hantise du gouvernement. La baisse de production des principaux gisements gaziers et pétroliers du Sahara a commencé depuis cinq ou six ans. Le volume d'hydrocarbures produit en 2012 est de 10 % inférieur à celui de 2008. Avec cette réduction de la production, c'est le premier atout d'Abdelaziz Bouteflika qui s'évanouit. Le pétrole reste cher et les quantités exportées sont plus faibles. "Ceci explique que le pays n'arrive pas, depuis cinq ans, à enchaîner des taux de croissance supérieurs à une moyenne de 3 %", explique l'ancien responsable de Sonatrach. Concrètement, l'Algérie a exporté à peine 47 milliards de mètres cubes de gaz naturel en 2013 lorsqu'elle devait en écouler 65 milliards selon son planning d'exportation. Le ministre de l'Énergie et des Mines, Youcef Yousfi, tente d'attirer les "majors" sur l'amont algérien, peu exploré depuis dix ans. On dit aussi que l'Algérie aurait les troisièmes réserves de gaz de schiste au monde. "Une coûteuse chimère", estiment des spécialistes.

Le temps est compté face à l'effet de ciseau qui menace

"D'un côté, une croissance de 9 % par an de la consommation domestique d'énergie électrique et donc de gaz naturel ; de l'autre, une production de gaz qui, au mieux, ne peut que se maintenir à l'horizon 2030. À cette échéance, pour générer les 42 000 mégawatts de gaz dont on aura besoin, il faudra mobiliser tout le gaz extrait en Algérie. Et il n'est pas certain que cela suffise", déclare Tewfik Hasni, consultant énergétique et père de la première centrale hybride "gaz-solaire" du pays. Avec une rente énergétique en diminution, comment l'Algérie va-t-elle payer des importations qui sont devenues monstrueusement élevées ? Elles ont atteint 60 milliards de dollars en 2013 ! Les 190 milliards de dollars de réserve de change placés sur les places financières occidentales - autre nouveauté mise à l'actif d'Abdelaziz Bouteflika - ont donné durant la campagne électorale l'illusion que le pays a encore de la marge pour infléchir sa politique économique. Un think tank informel, Nabni, a expliqué l'année dernière qu'il était déjà presque trop tard. Son étude prospective sur l'"Algérie 2020" prévoit "un retournement" des finances publiques aux alentours de 2016. En clair, l'Algérie risque de se retrouver dans le rouge. Comme dans les années 1990.

Il y a beaucoup à améliorer au niveau de la gouvernance

"Le plus grave est que le pays n'est pas gouverné comme il le faudrait pour sortir de "l'intoxication à la rente énergétique"", explique drôlement Abdelkrim Boudra, le porte-parole de Nabni. En fait, il ne lui manque pas seulement la "qualité dans la gouvernance", comme le note le responsable de Nabni, mais les longues années de dépense publique à haute dose ont provoqué des addictions en série. La plus répandue, la corruption, mine l'édifice. Ainsi, l'ancien ministre de l'Énergie et des Mines, Chakib Khelil, est en fuite aux États-Unis. Des charges pèsent contre lui dans la passation de nombreux contrats de la Sonatrach entre 2004 et 2009. L'autoroute Est-Ouest a coûté presque un milliard de dollars en commissions distribuées par la compagnie chinoise Citic. L'intermédiaire aurait été Pierre Falcone, a précisé l'ordonnance de renvoi du juge d'instruction. C'est un scandale d'État sans procès en vue. Que ce soit dans le domaine de l'énergie ou celui des grands travaux, les pistes mènent au plus près de l'entourage présidentiel.

"Hors pétrole, l'Algérie a perdu toute compétitivité"

Abdelmalek Sellal, l'ancien Premier ministre, avait commencé à parler de diversification de l'économie pour la soustraire à la seule puissance des hydrocarbures. Mais l'outil industriel - 5 % du PIB en 2013 - doit repartir de très bas. Et surtout la défiance à l'égard des investisseurs étrangers depuis 2009 et l'obligation qu'ils ont de ne pas prendre plus de 49 % du capital retardent la modernisation de l'industrie. Total vient de renoncer à un mégaprojet pétrochimique en partenariat avec Sonatrach après cinq années de négociation. Renault a consenti un investissement a minima pour produire 50 000 voitures à bas prix par an à Oran, lorsqu'il en produit cinq fois plus à Tanger, au Maroc, dans le coeur de gamme. "Hors pétrole et gaz, l'Algérie a perdu toute compétitivité", explique Tewfik Hasni, partisan d'un plan Marshall pour l'électricité solaire exportable. En pourparlers pour rejoindre l'Organisation mondiale du commerce (OMC), probablement en 2015, l'Algérie a demandé un délai de trois ans à son partenaire de Bruxelles pour consentir à démanteler complètement les barrières tarifaires douanières. Elles ne le seront qu'en 2020.

"Après quinze années de gestion par Abdelaziz Bouteflika, le pays est certes reconstruit, mais il reste sans réponse face au déferlement, chez lui, du dynamisme et de l'ingéniosité du reste du monde. Si rien ne change, il est programmé pour une nouvelle banqueroute", conclut Abdelkrim Boudra.