France/Afrique

La France face au décollage économique de l’Afrique
2014-10-23 Le Monde

F_hollande

Les stratèges misent plus que jamais sur l’Afrique. Etudes prospectives et rapports abondent ces derniers mois, dressant le même constat : au-delà des turpitudes que certains de ses pays connaissent, ce continent a toutes les chances d’être celui de demain, et la France ne doit pas rater le coche.

Cet « afro-optimisme » repose sur plusieurs facteurs. Le dynamisme démographique de l’Afrique d’abord, avec des projections révisées à la hausse cet été, en raison d’un taux de natalité resté plus élevé que prévu. L’Unicef entrevoit qu’après des siècles de stagnation la population africaine – 1,2 milliard d’habitants – doublera d’ici à 2050 et atteindra 4,2 milliards en 2100. Elle représenterait 40 % de l’humanité, le plus grand marché du monde. Deuxième facteur : les bonnes performances macroéconomiques du continent, si riche en matières premières.

La croissance africaine du produit intérieur brut (PIB) est, depuis plus de dix ans, de 5 % en moyenne par an, derrière l’Asie et loin devant l’Europe. Le PIB africain devrait être multiplié par 15 d’ici à 2050, anticipe la Banque mondiale, tout en soulignant les risques que font peser « les répercussions économiques liées aux activités des groupes terroristes et l’épidémie Ebola en Afrique de l’Ouest ». « Les conditions d’un décollage économique du continent n’ont jamais été aussi favorables », constate Mario Pezzini, directeur du Centre de développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Même si l’Afrique subsaharienne part de loin : les trois quarts de sa population vivent dans la pauvreté ; le chômage demeure le lot d’au moins 18 millions de jeunes gens – le double des statistiques officielles, selon Mario Pezzini – qui arrivent chaque année sur le marché du travail, parce que les systèmes éducatifs sont défaillants ; l’industrialisation reste balbutiante, et la productivité agricole insuffisante. Condition parmi d’autres de tout décollage, l’Afrique se préoccupe de ses immenses besoins en infrastructures. Dans ce secteur, 118 milliards de dollars (93 milliards d’euros) en investissements sont attendus dans les prochaines années, souligne un rapport dirigé par l’ex-ministre des affaires étrangères Hubert Védrine et l’économiste franco-béninois Lionel Zinsou, pour le ministère de l’économie.

Un « agenda de croissance commun » Comment la France se positionne-t-elle ? « Le diagnostic est sévère », prévient M. Védrine. Au sud du Sahara, la France perd des parts de marché – elles sont tombées de 10,1 % à 4,7 % entre 2000 et 2011 –, y compris dans les zones francophones où elle était bien installée, sans en gagner ailleurs, au Nigeria et en Afrique du Sud notamment, les deux géants actuels. Dans les quatorze pays utilisant le franc CFA, les entreprises chinoises ont accaparé autant de parts de marché (autour de 17 %) que les françaises. La France « semble s’être mise en retrait de l’Afrique au cours de la dernière décennie : les services de l’administration se sont en partie redéployés sur d’autres continents », dit le rapport Védrine-Zinsou, qui avance quinze propositions pour « remobiliser la France aux côtés d’une Afrique en marche » et convenir d’un « agenda de croissance commun, qui réponde à la fois aux défis auxquels fait face l’Afrique et aux intérêts de la France ». Celle-ci pourrait « doubler le montant de ses exportations vers l’Afrique » et créer « au moins 200 000 emplois dans les cinq prochaines années », assure-t-il.

Dans un rapport paru en juin et commandé par le Quai d’Orsay à Emmanuel Faber, nouveau directeur général de Danone, et au syndicaliste sud-africain Jay Naidoo, les auteurs recommandent de repenser l’aide publique au développement de la France, engagée dans des projets de 9 milliards d’euros. Ils conseillent de concentrer cette aide sur l’Afrique plutôt que de l’éparpiller et d’abandonner son attribution « d’Etat à Etat »,devenue inefficace. « Il faut sortir d’une logique d’aide souveraine pour aller vers l’accompagnement de coalitions d’acteurs [secteur privé et ONG] susceptibles d’avoir un vrai impact sur le terrain », résume M. Faber.

Le recul des parts de marché françaises en Afrique explique sans doute la volonté affichée par François Hollande de « bâtir un véritable partenariat économique entre les pays francophones ». Il a demandé à l’économiste Jacques Attali des propositions d’action en ce sens : d’après d’autres projections, le nombre de francophones dans le monde passera de 220 millions à 715 millions en 2050, dont 85 % en Afrique. M. Attali estime, lui, que le français risque de reculer sur ce continent si un effort considérable n’y est pas consenti dans l’enseignement et la formation professionnelle.

Les 53 mesures qu’il préconise dans son rapport paru en août hésitent entre des actions conjointes ou unilatérales : s’associer avec le Canada, la Suisse et la Belgique pour co-investir en Afrique, tout en considérant les entreprises de ces pays – et celles du Maroc – comme des concurrentes « tirant plus de profit de la francophonie que la France elle-même » ; mutualiser avec ces pays le réseau de l’Alliance française et de l’Institut français, réseau par ailleurs invité à la « promotion des produits français et du tourisme » dans l’Hexagone. Mais le chemin vers sa proposition finale – « une union économique francophone aussi intégrée que l’Union européenne » – paraît encore long.

Le prochain sommet de l’Organisation internationale de la francophonie, fin novembre à Dakar (Sénégal), doit examiner une stratégie vers un – modeste – espace économique francophone, où chacun des 57 pays membres, et pas seulement la France, pourrait y trouver son intérêt.