Chine-Taiwan

A Taïwan, bilan mitigé de l'ouverture à la Chine
2012-01-14 Le Monde

La promesse du "6.3.3" du président taïwanais, Ma Ying-jeou, pendant sa campagne victorieuse de 2008, lui aura coûté cher en popularité. Elle pourrait provoquer sa défaite à l'élection de samedi 14 janvier.

Ma Ying-jeou avait promis 6 % de croissance, 3 % de chômage et 30 000 dollars de produit national brut (PNB) par habitant. Aucune des trois promesses n'a été tenue. "Ni celle de couper son salaire", ironise un partisan du Parti démocrate progressiste d'opposition (PDP), indépendantiste.

Le chômage est monté à 6,5 % en 2009 et reste à 4 %, taux élevé pour Taïwan. Depuis l'exceptionnelle croissance à deux chiffres de 2010, l'économie nationale ralentit et sa progression serait de l'ordre de 4 % en 2012. Les salaires n'ont pas augmenté depuis des années.

TROIS "LIENS DIRECTS"

En revanche, la promesse de rapprocher les deux rives du détroit, Taïwan et la Chine continentale, a été tant et si bien tenue qu'une partie des Taïwanais commence à s'en inquiéter. D'autant que cette ouverture à la Chine n'a pas eu l'effet miracle annoncé.

Dès décembre 2008, trois "liens directs" ont permis aux hommes, aux marchandises et au courrier de circuler directement entre les deux pays sans devoir passer par une zone neutre intermédiaire, comme Hongkong, Macao ou le Japon.

Cette mesure a facilité les échanges et en a diminué le coût. Il n'y avait pas un seul vol direct, avant 2008, entre l'île et le continent. Il y en a désormais 558 par semaine, desservant quarante et une villes chinoises. La Chine absorbe à présent 40 % des exportations taïwanaises et reçoit 80 % des investissements taïwanais à l'étranger.

"Nos hommes d'affaires dépensent beaucoup d'argent pour construire un nouveau port, qui liera Taïwan à Fujian et Zhejiang. C'est notre argent et notre technologie qui servent à développer la Chine", commente le Pr. Jian-Jong guo, du Taiwan Thinktank favorable au PDP, indépendantiste. "Nos entreprises qui partent en Chine pour y trouver de la main-d'oeuvre et des terrains bon marché importent des composants haut de gamme de Taïwan", affirme-t-on au ministère de l'économie.

Parmi les quinze plus importantes entreprises chinoises exportatrices, sept sont taïwanaises. On évalue à 2 millions le nombre de Taïwanais résidant en Chine, à 200 milliards de dollars leurs investissements sur le continent chinois et à 25 millions le nombre de Chinois employés par des entreprises taïwanaises en Chine.

Seize accords techniques bilatéraux ont été passés entre les deux rives du détroit. La pièce maîtresse du mandat du Kouomintang 2008-2012 fut l'ECFA, un accord-cadre de libre-échange avec la Chine, signé en juin 2010.

La première étape, intitulée "Moisson précoce", couvre 16 % du commerce bilatéral. La façon dont se fait la sélection des produits exemptés de taxe d'importation en Chine n'a échappé à personne : Chine et Kouomintang ont visé quelques bastions ruraux des indépendantistes taïwanais, espérant ainsi les séduire.

Les pêcheurs de poisson lait, très prisé des palais chinois, ont vu des commandes mirobolantes arriver. Et quand, il y a quelques mois, le sud de Taïwan a connu une surproduction de bananes et d'ananas, la Chine les a rachetés.

"Les producteurs de thé de Nantou (centre) et une vendeuse d'oeufs de cent ans à qui j'ai moi-même parlé vous diront que cet accord leur a été très bénéfique ", a déclaré Ma Ying-jeou à la presse étrangère, jeudi 12 janvier à Taipei.

Mais, selon la chercheuse en économie Andrea Yang, "une étude a montré que les Taïwanais ne confondaient pas affaires et politique." Depuis l'entrée en vigueur de l'ECFA, au 1er janvier 2011, les échanges avec la Chine n'ont crû que de 2 %. Sur la même période, ils ont augmenté de 3 % avec les pays de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean).

Les grands patrons taïwanais de Chine ont fait allégeance à Ma Ying-jeou. Alors que l'opposition indépendantiste a fait campagne sur l'égalité et la justice, et que près de 40 % de la population active gagne moins de 1 000 dollars par mois, ce soutien a plutôt eu un effet négatif sur les Taïwanais "d'en bas", qui aspirent à une économie recentrée sur Taïwan. Florence de Changy